đŠ Imaginaires | Cybernetruc #14
#IA, ép. 14. Et si les intelligences artificielles bouleversaient nos imaginaires ? On se pose gravement la question en compagnie de James Joyce, de Skynet, de Wall-E et de Mucha... rien que ça.
CYBERNETRUC! explore de maniĂšre irrĂ©guliĂšre nos imaginaires technologiques et numĂ©riques. Ă chaque billet on divague, on imagine et on nâa pas forcĂ©ment les rĂ©ponses. Vous ĂȘtes environs cent-cinquante Ă suivre cette aventure. Bonne lecture ! đ
Des [đ„], [đ] ou [đ°] ? Cliquez, ils vous emmĂšneront vers des complĂ©ments dâinformation.
đ Lecture
AprĂšs plusieurs tentatives infructueuses au cours des vingt derniĂšres annĂ©es, jâai donc retentĂ© de plonger dans ce roman-ville quâest le Ulysse [đ] de James Joyce. Livre Ă peu prĂšs impossible Ă spoiler, tant il est avant tout un jeu dâĂ©criture et une rĂ©flexion sur la vi(ll)e avant dâĂȘtre une quelconque intrigue. Je laisse la Wikipedia [đ] en faire le rĂ©sumĂ©, avec une concision et un talent que je nâaurais de toute façon pas.
Le roman relate les pérégrinations de Leopold Bloom (Ulysse) et Stephen Dedalus (Télémaque) à travers la ville de Dublin lors d'une journée ordinaire. L'action commence le 16 juin 1904 à 8 heures pour se terminer dans la nuit aux alentours de 3 heures.
Dans la banalitĂ© du quotidien de ces deux hommes, Joyce explore le monologue intĂ©rieur oĂč les sujets vont de la mort Ă la vie, en passant par le sexe, l'art, la religion ou encore la situation de l'Irlande. S'affranchissant des normes littĂ©raires, le roman se distingue entre autres par l'utilisation de la technique du courant de conscience, qui consiste Ă dĂ©crire le point de vue des personnages en donnant le strict Ă©quivalent de leur processus de pensĂ©e.
Jâai affrontĂ© Proust, Conrad, Faulkner, Kerouac et pas mal dâautres. Alors Ulysses nâa aucune raison particuliĂšre de me faire peur. En tout cas, jusquâici, Ă un peu plus de la moitiĂ© de lâouvrage, tout va bien, merci de vous en inquiĂ©ter đ.
đ ApartĂ©. Vous connaissez le magnifique projet Ulysse par jour [đ»] de Guillaume Vissac ? Chaque jour, une phrase du Ulysse de Joyce traduite, au quotidien, sur le Net. Ăa tourne depuis longtemps dĂ©jĂ â depuis que Joyce est dans le domaine public pour tout dire â et câest Ă suivre, entre autres, sur le compte Twitter de lâauteur [đ€].
Le dixiĂšme chapitre dâUlysse a pour scĂšne les rues de Dublin. Sây succĂšdent diffĂ©rentes situations du quotidien, le trajet dâun rĂ©fĂ©rent de rue en rue et de rencontre en rencontre, les discussions Ă la table dâun bistro, la visite dâune boutique, jusquâau cortĂšge final du comte Dudley [đ] de son palais d'Ă©tĂ© jusqu'Ă un faubourg de Dublin oĂč il doit inaugurer une kermesse, croisant successivement les diffĂ©rents protagonistes dĂ©jĂ rencontrĂ©s au long des pages du chapitre. Joyce y dĂ©crit, comme dans tout Ulysse, le quotidien de Dublin. Et y crĂ©e des croisements, des rencontres, des coincidences, des hasards, des rĂ©flexions communes, des collisions. Dans une mise en scĂšne quâon qualifierait aujourdâhui, anachroniquement, de cinĂ©matographique.
Ă sa lecture, je me suis dit que ce chapitre aurait pu ĂȘtre un plan sĂ©quence. Quâune camĂ©ra aurait pu suivre le pĂšre Conmee sortant de son presbytĂšre dans les premiĂšres pages et sâaccrocher Ă chacun des personnages croisĂ©s jusquâĂ venir sâatteler au roues du carrosse du comte Dudley et le suivre encore dans les rues de Dublin. Jây aurais vu/lu une scĂšne dâouverture, ou de transition, dâun film dâOrson Welles [đ„] de Sergio Leone [đ„] ou de Martin Scorcese [đ„].
Ma lecture de ce chapitre a été hautement cinématographique.
đ ApartĂ©. Câest quâon va reparler de liens dans les lignes qui vont suivre. Parce que des liens, on en fait partout, tout le temps. Alors, relisez peut-ĂȘtre lâarticle đ Liens publiĂ© il y a quelques mois ici-mĂȘme. Et vous y apprendrez, encore et toujours, que ce quâon lit nâest jamais ce qui a Ă©tĂ© Ă©crit.
Et puis, sorti de ce chapitre, mon anachronisme mâa sautĂ© Ă la figure. Jâai donc lu ce chapitre dâUlysse avec ma culture et mon bagage de liens du XXIe siĂšcle. PĂ©tri de rĂ©fĂ©rences cinĂ©matographiques et dâune culture de lâimage qui nâĂ©tait quâembryonnaire quand Joyce a imaginĂ© cette scĂšne entre 1914 et 1921. Je nâai pas lu le texte que James Joyce a Ă©crit, jâai lu ma propre culture par le prisme de son texte, et son texte via le prisme de ma propre culture.
Rien de nouveau sous le soleil. On revient encore et toujours au Virtuel [đ] de Pierre LĂ©vy :
Du texte lui-mĂȘme, il ne reste bientĂŽt plus rien. Au mieux, grĂące Ă lui, nous aurons apportĂ© quelque retouche Ă nos modĂšles du monde. Il nous a peut-ĂȘtre seulement service Ă faire entrer en rĂ©sonnance quelques images, quelques mots, que nous possĂ©dions dĂ©jĂ . Parfois, nous aurons rapportĂ© un de ses fragments, investit dâune intensitĂ© spĂ©ciale, Ă telle zone de notre architecture mnĂ©monique, un autre Ă tel tronçon de nos rĂ©seaux intellectuels.
Il nây a pas de textes, il nây a que des actualisation de texte. Chaque lecture est diffĂ©rente, et chaque lecture est dĂ©pendante dâune culture personnelle et environnante. Nous ne pouvons plus lire Ulysse tel quâil a Ă©tĂ© Ă©crit, et ne pouvons plus comprendre MoliĂšre ou Pouchkine tel quâils ont Ă©tĂ© perçus, alourdis que nous sommes par les biais et la bagage culturel de notre Ă©poque.
Notre Ă©poque est faite dâimages, et nos lectures deviennent, de fait, composĂ©es elles aussi dâimages. Nos imaginaires sont aujourdâhui des images. Ătaient-ils plus souvent des textes il y a deux cents ans ? Je lâignore. Mais surtout, que seront-ils demain et est-ce que lâIA a dĂ©jĂ commencĂ© Ă les modifier ?
Longue introduction, question ouverte.
đž Mythe
On va donc parler des imaginaires, forcĂ©ment, et de ces images qui occupent nos tĂȘtes et alimentent nos rĂ©flexions et nos fantasmes au quotidien [đ]. Nos imaginaires â collectifs â Ă©voluent Ă mesure que la culture populaire (ou la pop-culture, câest plus chĂ©bran) change et que celle-ci se diffuse Ă large Ă©chelle. Un mythe ne devient pas instantanĂ©ment un imaginaire, il dĂ©pend de sa diffusion, de sa capacitĂ© Ă toucher une large partie de la population pour devenir une sorte de pensĂ©e-rĂ©flexe.
De lien [đ]. Dâimaginaire
On peut par exemple parler de lâĂ©volution de la culture SF et de notre vision des robots. MĂȘme si lâidĂ©e dâune possible domination de lâhomme par ses crĂ©ations/crĂ©atures est ancienne â on ressortira le mythe du Golem [đ] dans la tradition juive, et plus tard celui de Frankenstein [đ] qui nâen est jamais quâune dĂ©clinaison â les images que nous en gardons aujourdâhui sont issus dâune culture populaire trĂšs rĂ©cente et avant tout cinĂ©matographique : le H.A.L. 9000 [đ„] de 2001 lâodyssĂ©e de lâespace et le rĂ©seau Skynet [đ€] de la sĂ©rie des Terminator [đ„].
đ ApartĂ©. Dâailleurs, les robots veulent-ils rĂ©ellement dominer les humains ? On se posait la question des đș Humain il y a quelques mois.
DĂšs quâune image, une histoire, un mythe est suffisamment fort, il devient un imaginaire commun. Quelque chose qui permet de, au choix, crĂ©er un lien entre diffĂ©rentes actualitĂ©s, soit dâillustrer ces mĂȘmes actualitĂ©s pour les rendre plus facilement diffusable, soit de donner une forme Ă une crainte, une idĂ©e, une tension. Les idĂ©es ont besoin dâimages, de reprĂ©sentations, positives ou nĂ©gatives, pour se propager et croĂźtre.
Câest ainsi que la crainte de la singularitĂ© a longtemps Ă©tĂ© portĂ© par lâimage de Skynet dont ont parlait un peu plus haut. La rĂ©volte des machines. Image qui cĂšde petit Ă petit sa place Ă dâautres narratifs car les craintes liĂ©es actuellement Ă lâĂ©mergence dâintelligences artificielles conscientes nâa plus grand chose Ă voir avec une rĂ©volte de robot. Elle est moins incarnĂ©e â car les ChatGPT et autres Midjourney nâont pas dâincarnations physiques â et prĂ©sente un risque plus Ă©conomique/Ă©cologique que guerrier. On pensera dĂšs lors à ⊠Wall-E [đ] ? H.A.L. 9000 ? Des ordinateurs tout puissants en tout cas, plutĂŽt que des robots.
đŒ Imagerie
Dâici, la rĂ©flexion peut prendre deux tournures, toutes deux liĂ©es aux capacitĂ©s actuelles de production de contenu de ce que lâon nomme les intelligences artificielles gĂ©nĂ©ratives.
La premiĂšre, câest celle de lâĂ©mergence dâun nouvel imaginaire. Ce quâon pourrait qualifier dâImaginaire de lâIA. Ămergence qui semble dâailleurs assez inĂ©luctable. Lâeffervescence autour des premiers modĂšles créés par Midjourney Ă lâautomne dernier a dĂ©jĂ changĂ© une partie de notre perception. Car oui, mĂȘme si elle est inspirĂ©e - pillĂ©e ? - par la crĂ©ation de milliers dâartistes, il y a bien une âesthĂ©tique IAâ qui se dĂ©gage de lâensemble des crĂ©ations gĂ©nĂ©rĂ©s par les diffĂ©rentes actuelles. Une esthĂ©tique peut-ĂȘtre difficilement qualifiable, peut-ĂȘtre moins facilement identifiable Ă mesure que les progrĂšs techniques vont ĂȘtre nombreux, mais une esthĂ©tique qui existe et qui peut faire dire de certaines crĂ©ations humaines quâelles sont datĂ©es. Comme Mucha [đŒ] a Ă©tĂ© lâesthĂ©tique de la Belle Ăpoque, comme le nĂ©on est lâesthĂ©tique des eighties [đŒ], peut-ĂȘtre les Ă©clairages trop naturels et les portraits trop propres de lâIA seront lâesthĂ©tique des annĂ©es 2020. Et peut-ĂȘtre les prochains lecteurs dâUlysse verront des selfies et des panoramiques urbains lĂ oĂč jâai lu des plan-sĂ©quences.
La seconde rĂ©flexion est plus inquiĂ©tante. Câest la dĂ©formation successive de nos imaginaires passĂ©s et leur remplacement par les propres imaginaires de lâintelligence artificielle. Vous les avez sans doute vues sur Facebook ou ailleurs, ces vidĂ©os gĂ©nĂ©rĂ©es par les IA et qui retracent 4000 ans de crĂ©ation artistique ou 100 ans de mode fĂ©minine [đ]. Elles reposent sur lâinterprĂ©tation, lâassemblage, par une IA de centaines de clichĂ©s ou de reprĂ©sentations dâartistes et sur la compilation de ceux-ci en une synthĂšse vraisemblable. De la mĂȘme façon, les IA imaginent de nouvelles vues du Festival de Woodstock [đ€] ou de la Seconde Guerre Mondiale [đŒ], vraisemblables, et inspirĂ©es des clichĂ©s rĂ©els de lâĂ©poque. Avec le risque quâavec leur prolifĂ©ration, ces clichĂ©s remplacent Ă terme, dans nos imaginaires, les images rĂ©elles du festival ou du conflit. Et quâĂ la lecture dâun Ă©vĂšnement, nos imaginaires ne soient plus quâun assemblage dâimages inventĂ©es.
Et quâĂ la prochaine lecture, lĂ encore, nos liens ne reposent plus que sur des images inventĂ©es.
Je vous laisse gamberger lĂ -dessus ?
Un petit mot Ă propos de lâauteur ?
François Houste est consultant au sein de la bien belle agence digitale Plan.Net France et auteur des Mikrodystopies, de trÚs courtes nouvelles qui interrogent sur la place des technologies numériques dans notre quotidien.
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Merci de votre attention et Ă la prochaine fois pour parler dâautres choses !






