CybernĂ©truc explore nos imaginaires technologiques et numĂ©riques. Ă chaque Ă©dition, on divague, on digresse et peut-ĂȘtre fait-on rĂ©flĂ©chir, autour de nos cultures digitales. Vous ĂȘtes dĂ©sormais 340 Ă lire cette aventure Ă©crite. Bonne lecture !Â
Et une fois nâest pas coutume, mĂȘme si les explorations de CybernĂ©truc sont toujours ouvertes, on va assumer cette fois dâentamer une rĂ©flexion en trois actes autour de lâutopie, des projections du futur et de la façon dont se mettent en scĂšne les imaginaires âpositifsâ. Sujet quâon effleure dĂ©jĂ depuis quelques numĂ©ros par ici. Premier Ă©pisode de cette sĂ©rie dessinant les contours de lâUtopie donc. Câest parti !
Cela commence cette fois par une campagne de publicitĂ©, et cela dĂ©rive comme souvent vers des imaginaires : ceux de la ville, ceux de la nostalgie â ou en tout cas quâon prĂ©sente comme tel â, ceux de la technologie bien entendu et ceux de la fiction. Et cela revient sur cette question centrale. Cruciale. Quel Ă©quilibre faut-il pour crĂ©er, rĂ©ellement, un futur positif ?
đ° HumanitĂ©
Câest lâagence de communication Josiane qui a conçu la campagne publicitaire de rentrĂ©e du journal lâHumanitĂ©, rĂ©interprĂ©tant Ă sa façon le bon vieux slogan du titre : On aura toujours besoin de lâHumanitĂ©.
Les crĂ©ations inspirĂ©es par ce slogan sont au nombre de quatre. Leur design â mĂȘme si lâagence se dĂ©fend de les avoir confiĂ©es Ă des humains â est clairement inspirĂ© de lâesthĂ©tique molle des intelligences artificielles gĂ©nĂ©ratives, quelque part entre la couverture dâun Fleuve-Noir Anticipation (seconde Ă©dition) et la pochette dâun album de rock progressif britannique des annĂ©es 70. Une esthĂ©tique IA assez plate et banale dans le monde actuel de la crĂ©ation.
Une premiĂšre crĂ©ation prĂ©sente un astronaute, en belle combinaison de la NASA, posant sur le sol rouge de Mars un drapeau ornĂ© du slogan âĂgalitĂ© sur Marsâ. DerriĂšre lui se dresse une armĂ©e dâautres cosmonautes, quâon imagine eux aussi mobilisĂ©s dans la lutte sociale, combattant la domination dâun capitalisme martien implacable et insensible. Certaines choses ne changent pas. Another planet, same fight. La crĂ©ation est accompagnĂ©e de ce slogan : OĂč la lutte sociale ira, on ira !
Les autres crĂ©ations de la campagne, destinĂ©e Ă lâaffichage et aux supports digitaux, sont du mĂȘme acabit. Un homme politique en costume â oui, un homme bien entendu â semble dĂ©battre avec un robot lors de lâĂ©lection prĂ©sidentielle de 2089 : OĂč la politique ira, on ira ! Un sommet mondial, la COP 126, se dĂ©roule dans une station spatiale agrĂ©mentĂ©e dâĂ©crans holographiques, loin au-dessus de la Terre : OĂč lâĂ©cologie ira, on ira ! Enfin, une petite fille, dans les ruines dâun pays en guerre, offre Ă un gigantesque robot une fleur dans une pose qui nâest pas sans rappeler lâiconique photo de Marc Riboud : OĂč le combat pour la paix ira, on ira !
Au-delĂ de nous mettre en tĂȘte, au choix, une chanson de Joe Dassin ou une de Jean-Jacques Goldman, ces crĂ©ations mettent Ă©galement en branle quelques rĂ©flexions sur les imaginaires quâelles mobilisent.
â ProgrĂšs
La premiĂšre question, câest celle du combat.
On a abordĂ© ce sujet, dĂ©jĂ , dans CybernĂ©truc : ne peut-on promettre une â bonne â histoire QUE si lâon promet un combat ? Est-il nĂ©cessaire de se projeter dans lâopposition, lâaltĂ©ritĂ©, pour faire rĂȘver les gens ? Nos imaginaires ne peuvent-ils ĂȘtre QUE guerriers et chasseurs ?
On ne va pas redĂ©tailler les thĂšses et les idĂ©es dâUrsula K. Le Guinn, mĂȘme si on en a trĂšs envie. Dans le contexte de cette campagne, la question est de toutes façons lĂ©gĂšrement biaisĂ©e. BiaisĂ©e par lâannonceur mĂȘme de ces crĂ©ations : lâHumanitĂ©. Un journal de combat, si lâon peut le dĂ©signer ainsi. Ce que promet lâHumanitĂ©, câest de faire entendre la voix des pauvres, des opprimĂ©s, des sans-voix justement, face Ă un monde de plus en plus capitaliste, polluĂ©, violent⊠Et de continuer Ă faire entendre cette voix aussi longtemps que cela sâavĂšrera nĂ©cessaire. : mĂȘme en 2089, mĂȘme lors de la Cop 126, mĂȘme sur Mars.
Pour exprimer cette promesse de combat, il est bien entendu indispensable de dĂ©peindre un environnement violent, oppressant, auquel on sâoppose et dans lequel ce combat reste nĂ©cessaire. Vital mĂȘme.
Seulement, voilĂ .
La promesse de combat portĂ©e par ces affiches semble ĂȘtre⊠un aveu de dĂ©faite.
Sâil est toujours besoin de lâHumanitĂ© pour porter ses combats face aux robots et aux exploitants de la planĂšte Mars, câest peut-ĂȘtre que⊠les combats prĂ©cĂ©dents nâont pas tous Ă©tĂ© gagnĂ©s. Non, lâĂ©galitĂ©, mĂȘme une fois Mars conquise, ne sera pas acquise. Oui, il sera toujours nĂ©cessaire en 2121 â annĂ©e de la COP 126 si mes calculs sont bons â de se rĂ©unir pour agir Ă la prĂ©servation de la Terre. Oui, la guerre existera toujours, mĂȘme quand les robots auront apparence humaine et autonomie. On aura toujours besoin de lâHumanitĂ©, car lâhumanitĂ© elle-mĂȘme aura finalement fait peu de progrĂšs.
Enfin, peu de progrĂšs⊠Dans la vision partagĂ©e par Josiane, la technologie est partout : des robots se prĂ©sentent Ă lâĂ©lection prĂ©sidentielle, lâhumain Ă conquis Mars et les sommets politiques ont lieu dans lâespace. La pente technophile, et surtout terriblement prĂ©datrice sur le plan Ă©cologique, que nous suivons aujourdâhui, nous la suivrons a priori encore dans les 100 ans Ă venir ! Et ce malgrĂ© les cris dâalarme quant aux Ă©missions de COâ et malgrĂ© les alertes quant Ă la consommation dâeau et dâĂ©lectricitĂ© des datacenters que pousse le journal lâHumanitĂ© lui-mĂȘme, aujourdâhui mĂȘme.
Nous voilĂ loin. TrĂšs loin, des lendemains qui chantent.
đ Espoir
Ce que lâon peut reprocher Ă la campagne imaginĂ©e par lâagence Josiane, câest justement⊠son manque dâimagination. En mettant en scĂšne colonisation spatiale et guerre robotisĂ©e, cette campagne surfe sur des imaginaires majoritaires. Ceux portĂ©s Ă la fois par la science-fiction depuis bientĂŽt une centaine dâannĂ©es â et emprunts dâune certaine nostalgie, comme on lâĂ©voquait ici-mĂȘme il y a quelques mois â et promus par les visionnaires de la Silicon Valley. Des imaginaires technophiles qui semblent inĂ©luctables. Des imaginaires quâelle, enfin que le journal lâHumanitĂ© combat me direz-vous ? Oui, si on revient Ă cette position de la fiction qui veut que lâon nâexiste finalement pas quand on nâa ni ennemi Ă combattre, ni Everest Ă gravir.
Il y a quelques semaines, les copains de lâagence dâurbanisme dixit.net, et notamment Camille Tabart, mettaient en avant dans leur lettre hebdomadaire un ouvrage signĂ© Sonia Lavadinho, Pascal Le Brun-Cordier et Yves Winkin : La Ville Relationnelle (Ă©dition ApogĂ©e), dĂ©crivant sept trajectoires possibles du milieu urbain, âfondĂ©es sur la qualitĂ© de la relation Ă soi-mĂȘme, aux autres et aux Vivantsâ. Des imaginaires du milieu urbain parmi lesquels la ville comestible que dixit.net a choisi de mettre en avant :
Il sâagit de transformer nos villes en lieux de production, non seulement pour subvenir aux besoins des citoyens et renforcer lâautonomie urbaine, mais surtout pour recrĂ©er des liens essentiels : avec la nature, avec les autres, et avec soi-mĂȘme.
En effet, crĂ©er des fermes urbaines, des jardins potagers, des vergers ou encore des haies nourriciĂšres, favorise les rencontres, discussions et autres Ă©changes entre les consommateurs et les producteurs, mais aussi entre voisins. Câest aussi lâoccasion pour les citadins de dĂ©velopper un nouveau rapport avec la nature, qui soit plus rĂ©gulier mais aussi plus sensible. Jardiner est une activitĂ© qui fait appel Ă nos sens : observer les plants grandir, toucher la terre, sentir lâodeur de la menthe, ou encore gouter les tomates fraichement cueillies. Ce rapport sensible est un moyen de se reconnecter Ă soi-mĂȘme, de prendre le temps dâĂȘtre dans lâinstant prĂ©sent.
Camille Tabart - La ville comestible (lettre dixit.net du 11 sept. 2024)
Un imaginaire positif ?
Oui. Les travaux des urbanistes, tels que ceux relayĂ©s par La Ville Relationnelle flirtent en fait avec la prospective, cette science qui choisit parmi les scĂ©narios un futur possible et souhaitable. Tout lâenjeu de lâexercice Ă©tant lĂ : dĂ©crire le souhaitable. Et bien souvent, par opposition aux visions cauchemardesque vendues par la majoritĂ© de la science-fiction â et par la campagne de lâHumanitĂ© â ce souhaitable rime avec humain. Camille Tabart lâĂ©voque Ă demi-mots : la ville comestible quelle commente favorise les rencontres, elle permet de se retrouver ensemble autour dâun repas lors dâun moment de convivialitĂ© : en famille, entre amis, entre voisins. On est loin du fantasme technologique, on assiste au retour â mais a-t-il jamais disparu â du fantasme humain.
đČ Hu-lot
ActualitĂ© personnelle oblige, on ressortirait volontiers, et ferait des parallĂšles avec, dâautres imaginaires forts. Dont certains bien français, tels ceux de la ville de Jacques Tati.
La vie, c'est trĂšs drĂŽle, si on prend le temps de regarder.
Jacques Tati
On se trompe souvent en qualifiant les crĂ©ations du rĂ©alisateur de Mon Oncle de nostalgiques et jouant sur lâantagonisme entre un monde passĂ©, artisanal et un monde futur, plus technologique. Aimer Tati, ce serait regretter les annĂ©es cinquante et renoncer au progrĂšs.
La question soulevĂ©e par des films comme Playtime ou Trafic nâest pourtant pas lĂ , elle est avant tout sur la place que laisse Ă lâhumain â Ă sa crĂ©ativitĂ©, son humour, sa capacitĂ© Ă lâimprovisation⊠et surtout son contact â cette technologie. Si Jacques Tati joue sur un antagonisme, câest celui qui existe entre un monde dans lequel se nouent naturellement les relations humaines â avec sa logeuse ou le voisin â et un monde oĂč celles-ci nâexistent plus car chacun est devant son poste de tĂ©lĂ©vision. Ă sa façon, quand il dĂ©crit la sociĂ©tĂ© moderne, Tati dĂ©peint le monde du silence. Un monde sans dialogue â celui de Playtime.
Il ne renonce pas pour autant Ă la technologie, il dĂ©nonce simplement son dogme et la façon dont elle cherche Ă enserrer et contraindre lâhumain â Ă lâisoler et Ă le faire taire aussi â, prĂ©fĂ©rant Ă cette contrainte le moment oĂč au contraire, lâhumain se joue des codes imposĂ©s par les objets, comme il retourne un canapĂ© pour en faire une couche plus confortable.
Le monde Tati est un monde oĂč lâhomme / la femme / lâenfant prĂ©vaut sur lâobjet. Simplement.
đ« Hu-main
Tout ça pour dire que lâon se trompe peut-ĂȘtre en opposant Ă lâimaginaire technologique celui des amish. LâopposĂ© de lâimaginaire technologique, ne serait-ce pas simplement lâimaginaire humain ?
Câest peut-ĂȘtre sur cette seule lecture que lâon peut finalement distinguer les futurs enviables des futurs dystopiques. La question nâĂ©tant pas tant de faire de cet imaginaire humain un imaginaire de combat, mais plutĂŽt un imaginaire de la convivialitĂ©.
Jâappelle conviviale une sociĂ©tĂ© oĂč lâoutil moderne est au service de la personne intĂ©grĂ©e Ă la collectivitĂ©, et non au service dâun corps de spĂ©cialistes. Conviviale est la sociĂ©tĂ© oĂč lâhomme contrĂŽle lâoutil.
Ivan Illich - La Convivialité (1973)
Reprendre en main les outils, reprendre la main face Ă la technologie. Câest peut-ĂȘtre ce quâil manque Ă la campagne de promotion de lâHumanitĂ© dont on parlait en dĂ©but de newsletter : de la convivialitĂ©, de⊠lâhumanitĂ©. Rares sont les humains dans ces reprĂ©sentations, plus rares encore les relations humaines. Câest ce quâil manque â Ă raison â dans ces univers Cyberpunk qui dĂ©noncent le futur : de la convivialitĂ©. Leur propos Ă©tant bien entendu lâeffacement de lâhumain derriĂšre la technologie et le capitalisme. Et le combat pour remettre lâhumain au cĆur du monde.
đ ApartĂ©. On pensera Ă Matrix, oui.
Mais on se souviendra surtout du happy-end du Ready Player One de Steven Spielberg : ici, la victoire nâest pas dans la destruction de lâOASIS, mais la reprise de contrĂŽle de lâĂȘtre humain sur cet environnement virtuel. Le pouvoir quâil se donne de mettre entre parenthĂšse cette rĂ©alitĂ© alternative un ou deux jours par semaine. De chercher un Ă©quilibre entre relations humaines et technologiques. Oui, oui, on va y revenir.
Cette convivialitĂ©, câest Ă©trangement ce quâil manque, parfois, aux univers et aux imaginaires solarpunk et low tech, surtout quand ceux-ci restent attachĂ©s Ă lâexpĂ©rience techn.olog.ique seule. Car oui, un futur, mĂȘme dĂ©croissant et responsable, peut rester dĂ©sincarnĂ© et oublier de remettre lâhumain et la convivialitĂ© au cĆur de lâexpĂ©rience quâil prome(u)t. Et pourtantâŠ
IntĂ©grer lâhumain, câest ce que font les architectes et les photographes quand ils prĂ©sentent un projet ou documentent un bĂątiment : lâhumain magnifie, lâhumain projette, lâhumain partage et propage lâexpĂ©rience. Tout le monde commence Ă le comprendre, lâhumain est bien le cĆur de la reprĂ©sentation dâun imaginaire dĂ©sirable :
Dâailleurs, nos couvertures faisaient le pari de ne montrer que des photos dâobjets techniques afin de rompre avec la logique de la âpersonnalitĂ© en couvertureâ façon magazine de mode. Mais cela donnait parfois une impression de nature morte. Tout ceci manquait un peu dâĂąme, de cĆur, vous ne trouviez pas ? Nous avons donc optĂ© pour des couvertures plus vivantesâŠ
Jacques Tibéri - Low Tech Journal n°14 (juillet 2024)
âș Effacement
Remettre de lâhumain ? OK, dâaccord ! Mais quid alors de la technologie ? Parce que si promettre un monde sans humain est assez⊠dĂ©primant, promettre un monde sans technologie est pour le moins⊠nostalgique.
Marrant comme quand on dit aux gens qu'un effondrement pourrait nous empĂȘcher de conserver un Internet rapide et permanent, ils imaginent toujours un retour Ă l'Ăąge des cavernes.
En 1990, on n'avait pas d'Internet rapide et permanent et ce n'Ă©tait pas l'Ăąge des cavernes, mĂȘme pas le Moyen Ăge.
Stéphane Bortzmeyer sur Mastodon (04/10/2024)
Gommer entiĂšrement la technologie des reprĂ©sentations du futur prĂ©sente en fait deux problĂšmes. Câest dâabord effacer un peu trop simplement la rĂ©alitĂ© actuelle â comme lâexplique StĂ©phane Bortzmeyer, il ne sâagit pas de retourner au Moyen-Ăge ou Ă lâĂąge des cavernes. Il est aujourdâhui peu probable que lâhumanitĂ© revienne, Ă courte Ă©chĂ©ance, Ă lâĂąge dâavant lâĂ©lectricitĂ©. Dâune part, les connaissances restent⊠Et dâautre parts, si lâeffondrement est vraiment, vraiment global et violent, eh bien⊠lâĂ©lectricitĂ© sera sans doute le cadet de nos soucis et tout ce petit discours sur lâutopie nâaura de toutes façons plus aucun intĂ©rĂȘt.
đ ApartĂ©. Tiens, il faudrait peut-ĂȘtre faire un CybernĂ©truc autour de la thĂ©matique de lâĂ©lectricitĂ© Ă lâoccasion, entre les vues satellites de la Caroline aprĂšs le passage de lâouragan Helene et les demandes de rĂ©ouverture de la centrale de Three Miles Island par Microsoft pour alimenter ses datacenters et son intelligence artificielle. Mmmh, ça se rĂ©flĂ©chit.
Mais gommer la technologie, câest surtout servir un imaginaire lui aussi nostalgique. Un imaginaire qui nâest ni une projection dans lâavenir, ni rĂ©ellement un retour en arriĂšre, mais plutĂŽt une version figĂ©e dâun prĂ©sent fantasmĂ©. Presque la dĂ©finition dâune utopie. Et câest ce que je vous propose dâexplorer dans le prochain opus de CybernĂ©truc.
En attendant, je vous laisse gamberger sur tout ça ?









Happy women make happy men!